Où est l’antisémitisme ? 

Trois prépuces pour un génocide

De l’importance de mettre des mots sur les choses quand les choses se mettent à peser moins que les mots 

En mémoire de Leïla Shahid
qui n’a jamais confondu la colère et la haine

En mémoire de Yeshayahou Leibowitz
qui a tenté de garder le cap

En mémoire de Pierre Vidal-Naquet
dont la voix nous manque 

Mardi 17 février 2026, le Ministre des Affaires Étrangères de Belgique a demandé des comptes à l’ambassadeuraméricain qui avait agitéle spectre de l’antisémitisme. 

Apparemment cornaqué par le député nationaliste anversois N-VA Michel Freilich, l’ambassadeur des États-Unis, un certain Bill White, a dénoncé comme “antisémites” – sur Instagram – les poursuites engagées contre trois circonciseurs belges soupçonnés d‘avoir violé une loi,elle-même selon lui“antisémite”. À savoir,celle qui impose qu’une circoncision rituelle (Brit Milah,le huitième jour après la naissance) ne puisse se pratiquer qu’en présence d’un médecin. On peut certes trouver cette loi discutable mais là n’est pas la question. Convoqué par le Ministre des AffairesÉtrangères, le “diplomate” s’est vu rappelé à l’ordre mais ne s’est pas calmé pour autant. Sommé par la représentante du ministre de s’expliquersur son intrusion dans la vie judiciaireet politique belge, il n’a pas hésité à réitérer ses propos devant les journalistes. Dans un style résolument trumpien, il a même menacé nommément Conner Rousseau (président des socialistes flamands) dont les propos sur la police américaine de l’immigration (ICE) lui avaient déplu. Selon la presse, l’ambassadeur auraiten outreargué deson impartialité, en confiant qu’il ne s’était découvert “à moitié juif” qu’il y a à peine quatre ans. Peut-être voulait-il signifier que cette moitié -par exemple 4/8 – s’étant érodée à raison d’1/8 par an, il n’était plus suspect de partialité ? À cette logique conjecturale Groucho Marx et Woody Allen souscriraient volontiers.

Si l’humour est “la politesse du désespoir”(Bernard Shaw), le grotesquene masque souventque l’iniquité. Ainsi en va-t-il dela sombre lumière des tableaux de Goya ou d’Ensor. Le Christ chez ce dernier semble bien frêle, lors de son “Entrée à Bruxelles”en 1889 — bousculé qu’il est par la multitude grimaçante des masques. En 2026, toujours à Bruxelles, l’iniquité jette le masque quand il apparaît que trois prépuces hors-la-loi pèsent plus, pour le ministre Maxime Prévot, dans la convocation d’un diplomate américain, que celui des cadavres de 83740 Gazaouis, dont 30% d’enfants, dans la non-convocation de l’ambassadeur d’Israël. Sans oublier qu’à cet implacable décompte il faut ajouter les 1029 enfants déjà tués sous le blocus, dans “la prison à ciel ouvert de Gaza”, entre décembre 2008 et août 2022, ainsi que le millier de personnes tuées, dont 188 enfants, en Cisjordanie occupée entre le 7 octobre 2023 et le début de 2026. Ne perdons pas de vue non plus que, malgré le cessez-le-feu, les menées génocidaires continuent, ni que 70% des Gazaouis sont déjà des réfugiés (ou des enfants de réfugiés) expulsés de leurs terres par la terreur en 1948. Avec quelque cynisme on pourrait objecter que les massacrés étaient prévenus : en février 2008, sur la radio de l’armée, le Ministre-Adjoint de la Défense d’Israël, Matan Vilnaï, n’avait pas hésité à les menacer d’une “Shoah croissante” (sic). On peut douter que les plus de 800000 oliviers palestiniens arrachés depuis 1967 aient été, pour leur part,informés. 

Curieusement, ces chiffres ne semblent pas émouvoir le ministre belge des Affaires Étrangères. Sans doute, inspiré par Henri IV,(«Paris vaut bien une messe») pense-t-il que fermer les yeux sur un génocide – et un écocide -vaut bien l’évitement d’une crise gouvernementale. Son Premier Ministre,pour sa part, semble dépenser une énergie considérable pour convaincre de son “non-antisémitisme”, et faire oublier que le 16 novembre 1997, à Wijneghem près d’Anvers, il faisait le panégyrique d’une incivique antisémite notoire- Griet Latomme – tandis que, sur sa commode, l’infatigable nonagénaire vénérait encore la photo d’Hitler.Mais pourquoi serait-il interdit à un mélomane de changer de musique ? Le 13 septembre 2026, Bart De Wever s’est rendu précipitamment en Allemagne, à Essen, pour assister à un concert dirigé par le chef israélien Lahav Shani. La prestation de ce dernier venait d’être annulée par le Gent Festival van Vlaanderen, vu l’ambiguïté de l’intéressé relativement à la politique dévastatrice de son pays. Ulcéré, Monsieur De Wever avait rétorqué : «Jamais, au grand jamaisle racisme et l’antisémitisme n’auront leur place dans ce pays. (…) C’est là que je mets mes limites». Lavant plus blanc encore, le Ministre de la Culture allemand, Wolfram Weimer, avait surenchéri en qualifiant la décision gantoise de «honte pour l’Europe».

Le concert européen néanmoins n’est pas exempt de dissonance. Faut-il rappeler qu’un autre Premier Ministre, défenseur inconditionnel d‘Israël – Victor Orbán – n’a pas hésité à puiser dans l’arsenal antisémite pour discréditer son rival, le philanthrope George Soros. Qui plus est, avec le soutien de Netanyahou. Autrement dit, on peut soutenir farouchement l’État d’Israël tout en continuant à discréditer les Juifs. Un tel paradoxe devrait inquiéter ceux qui se soucient de la pérennité de l’identité juive et de l’ambiguïté de certaines alliances. En effet, la mauvaise conscience historique est rarement bonne conseillère : en voulant imposer au présent des remèdes supposés aux iniquités du passé,on ne fait en réalité que les entretenir. Tout se passe comme si l’Allemagne – deuxième exportateur d’armes vers Israël – s’imaginait pouvoir laver les fautes du Troisième Reich dans le sang des Palestiniens. Or, ce faisant, elle continue de travailler à la “Solution Finale” en ruinant ce qui reste du monde juif. Dans la même veine, la rhétorique d’Emmanuel Macron – qui s’obstine à confondre antisionisme et antisémitisme –constitue en soi une insulte à la pensée, et systémiquement une caution offerte au déni israélien. Mais qui peut croire que le président Macron – héritier institutionnel du Maréchal Pétain – croit lui-même ce qu’il dit ? Souligner l’indignité des gouvernements belge, allemand français et autres, ne relève pas du pathos mais d’une impitoyable factualité. 

La place manque pour parler en profondeur du“pacte dénégatif”. Disons seulement que, dans la vie d’un groupe, c’est un moyen de sauvegarde collectif fondé sur le clivage individuel de la vie psychique (un peu comme la partition d’un “disque dur”) allant de pair avec le déni de la réalité (le refus implicite de voir ce que pourtant l’on perçoit) : qu’on pense à la joyeuse exubérance du festival de musique électronique “trance”,organisé à deux pas de la clôture électronique de Gaza. Une telle organisation dénégative intervient quand l’écart se creuse entre les valeurs affichées par les membres d’une collectivité et les pratiques effective sde celle-ci— et qu’il apparaît inimaginable ou trop coûteux de tout remettre en question, voire même d’en parler. C’est alors que le rapport à la réalité se brouille pour de bon, que la pensée se rétrécit comme une peau de chagrin, et que celles et ceux qui tentent malgré tout de nommer les choses sont vécus comme des traîtres ou des persécuteurs. Il importe en conséquence de les faire taire : dans le cas présent, en les traitant d’“antisémites”— ce mot n’étant plus alors qu’un projectile et une protection contre le risque de penser. Il s’agit évidemment d’un danger radical pour les valeurs et les repères historiques de la collectivité concernée. Plus encore pour la préservation de son rapport à la réalité et à l’autonomie psychique de ses membres. La dynamique “dénégative”, en effet, peut s’amplifier au point de retourner à 180 degrés la perception d’une réalité pourtant factuelle et bien documentée. Tout particulièrement lorsque le “pacte” se tisse sur la toile de fond de traumatismes partagés — tels ceux qui ont découlé de la violence antisémite des pogroms de la fin du XIXème siècle et du début du XXème, puis de leur amplification par le génocide nazi. Freud (1856-1939) a montré que l’intensité d’un traumatisme – même apparemment “oublié” – pouvait se démultiplier en une multitudes d’“après-coup” générés par des situations évoquant de près ou de loin l’effraction initiale. De façon contre-intuitive mais cliniquement avérée, il apparaît qu’un des systèmes de défense contre la dévastation psychique consécutive à un violent traumatisme, consiste en une identification à l’agresseur — c’est-à-dire au pôle actif de la relation où l’on s’est trouvé instrumentalisé et passivé comme un objet. Que l’on pense aux abusés sexuels devenus à leur tour abuseurs. Ce mécanisme de survie psychique a été mis en évidence, en 1932, par l’un des plus grands praticiens et théoriciens de la psychopathologie : le psychiatre et psychanalyste hongrois Sándor Ferenczi (1873-1933).

L’étouffement de la pensée-qui est la rançon du pacte dénégatif – passe forcément par la censure et la manipulation des mots, par leur décontextualisation, et par la répétition inlassable de formules impropres, pour leur donner à la fin une sorte d’évidence “naturelle”. Des mots ou des bouts de phrases, devenant progressivement des signaux plutôt que des signes, déclenchent alors les affects au détriment de la pensée. Ainsi en va-t-il de l’expression “conflit israélo-palestinien” plutôt que “question palestinienne”. Peut-on sérieusement parler de “conflit” avec celui qui, contraint lui-même de fuir un lointain pays et pris dans un diabolique engrenage, est venu me chasser de la maison où mon père était né et des champs où, depuis des générations, nous veillions sur les oliviers ? Comment comprendre que dans ma fuite je sois traité de “nazi”, et même d’“envahisseur”- dans mon propre village -lorsque je tente de résister, et qu’on parle de “pogrom” plutôt que de riposte quand je ne me résigne pas ? Peut-on parler de “conflit” avec un cambrioleur ? Chaque mot, chaque formule ici devrait être passée au crible idéologique : “Israël est une démocratie”, “Israël a le droit de se défendre”, “de la mer au Jourdain”, “sept octobre”, “Hamas”, “Hezbollah”,terroriste”. S’il est clair que le slogan “de la mer au Jourdain” s’inscrit dans une rhétorique vengeresse,il peut tout aussi bien être l’amorce d’un marchandage. Le Hamas a effectivement révisé sa Charte en 2017 et pratiquement admis les frontières de 1967 — pour autant que les réfugiés puissent retrouver leurs maisons. On «ne combat pas les Juifs parce qu’ils sont juifs, mais les sionistes parce qu’ils occupent la Palestine» est-il précisé dans le document. «Mensonges !», a rétorqué tout aussitôt Netanyahou, inquiet d’une ouverture qui aurait déjoué ses plans et compromis son avenir personnel. N’est-ce pas lui qui a délibérément soutenu le Hamas pour mieux diviser les Palestiniens, et contribué à l’assassinat d’Yitzahk Rabin (1995) parce que cet ancien “faucon” était prêt à payer le prix de la paix ? 

De toute façon, «de la mer au Jourdain» renvoie au projet avoué de Ben Gourion pour qui la partition de la Palestine sous mandat britannique(ONU, 1947) n’était que le prélude à un “nettoyage” plus ambitieux. Il ne s’agit nullement, pour ainsi l’imager, d’un “conflit” entre deux enfants pour un ballon trouvé au creux d’un pré. Plutôt d’un gamin mal-aimé poussé dans le dos, ne sachant où aller, et qui s’empare du terrain d’un autre. S’ensuit un pugilat. Pour quelques menus services, un puissant protecteur permet à l’agresseur d’ignorer la loi. Il devient un “hors-la-loi”. Ceux qui l’avaient battu et provoqué sa fuite l’encouragent en secret. Ce faisant, ils l’exposent à la haine de tous et à la perte de ses propres repères. Essentialisant son statut de victime, il proclame alors son “droit à se défendre”.Mais les fait sont têtus : ce ne sont ni les “Arabes”, ni les “Musulmans” qui ont chassé les “Juifs”par la terreur,de plus de 530 villages dont nombre ont été rasés, privés de leurs puits, puis débaptisés pour empêcher tout retour. À elle seule, l’expression“conflit israélo-palestinien”maquille la réalité. Tout aurait été plus simple si les faits s’étaient produits au moment où Léopold II s’offrait le Congo à titre privé (1885), ou à l’époque où les “Grandes Puissances” (France, Grande-Bretagne) se partageaient comme un gâteau les débris de l’Empire Ottoman, sans souci des indigènes (accords Sykes-Picot, 1916 ; déclaration Balfour, 1917).Par un trébuchement de l’histoire, le partage colonial de la Palestine sous mandat britannique est intervenu, en 1947, à l’aube de la décolonisation. L’année même où l’Inde proclamait son indépendance. Sept ans avant le début de la Guerre de Libération d’Algérie. Treize ans avant le départ des Belges du Congo. Les astres n’étaient plus favorables. Il faut souligner que les bouleversements postcoloniaux n’invalident nullement la partition de la Palestine sous mandat britannique par la décision de l’ONU de 1947. Cet “arrêt” marque une nouvelle légitimité, fondée désormais sur le Droit International. Il accorde à un futur État juif 56% du territoire de l’ancienne Palestine mandataire. Ni plus, ni moins. Que l’État d’Israël se soit refusé à se doter d’une Constitution et de frontières stables annonce clairement la suite de l’histoire. 

Impossible d’évaluer ce qui se joue aujourd’hui sans se demander comment le monde juif aurait pu ne pas mettre ses espoirs,ni sa foi, ni ses pas,dans le “sionisme” ? Que ce soit avant ou après la seconde guerre mondiale, la réponse ne fait pas de doute. Cela dit, il importe de ne pas éluder la complexité de l’attachement à “Sion”. Sous le mot “Sionisme”, en effet, se déploie historiquement une pluralité qui va de l’extrême gauche à l’extrême droite, ainsi qu’un ancrage émotionnel fondé dans l’univers mythique de la “Terre Promise”. Il n’est pas superflu de rappeler que l’appropriation légendaire du territoire “où coule le lait et le miel” s’est faite par le glaive, le sang, et notamment par un génocide supervisé par “Dieu”. Il vaut la peine de relire à ce propos le récit biblique du “siège de Jéricho” (Josué, VI, 2-5) — en se rappelant qu’il pulse au présent dans la tête des fondamentalistes religieux ,que l’armée israélienne a reconquis cette ville – parmi les plus anciennes au monde -en 1967 lors de la Guerre des Six Jours, et que sa population – qui comptait déjà nombre de réfugiés de la Nakba –est passée consécutivement de 63000 à 9000 habitants. Les nouveaux réfugiés ont fui là où ils pouvaient. Il est vrai que la ville de Jéricho a été rendue aux Palestiniens après les Accords d’Oslo de 1994, mais sans que cesse son harcèlement par l’armée. Cette année encore, une multitude de fermiers des alentours s’est vue contrainte d’abandonner ses terres et ses biens sous la violence conjuguée des colons et des militaires. Globalement, depuis le 7 octobre 2023, un millier d’habitants de la Cisjordanie ont été abattus. Peut-être refusaient-ils d’obtempérer ? Quoi qu’il en soit, le 22 février 2026, Mike Huckabee – un ancien pasteur baptiste devenu ambassadeur américain à Jérusalem – a remis les pendules à l’heure. Il a rappelé que, selon la Bible, Israël aurait des droits sur les terres s’étendant «entre le Nil et l’Euphrate [et que] ce serait bien s’ils prenaient tout». Les protestataires ont intérêt à bien se tenir : dès l’école primaire, les petits Israéliens sont invités à s’intéresser au personnage de Samson (Chimchon).Or, le principal titre de gloire de ce chef tribal musclé et transgressif est d’avoir occis plus de Gazaouis lors de son attentat-suicide que durant toute sa vie (Juges, XVI, 30).

Au fil des désarrois post-traumatiques transgénérationnels, des révoltes anticoloniales et des manipulations idéologiques qui ont accompagné la naissance et le devenir de l’État d’Israël, il est difficile de redonner place aux faits, au droit, à l’éthique et à la pensée. C’est comme si à chaque fois il fallait déminer les mots, et rappeler que les querelles juridico-sémantiques autour du mot “génocide” sont indécentes comparées à l’indifférence manifestée face aux massacres de chair et de sang continués sous nos yeux — et auxquels une chiquenaude de l’Union Européenne aurait mis fin depuis longtemps. Tout au contraire, le 13 octobre 2023, sans mandat et en excédant le champ de ses compétences, la présidente de la Commission Européenne, Ursula von der Leyen, est allé assurer l’État d’Israël de son “soutien inconditionnel” — en faisant l’impasse sur le respect du Droit International et des Droits Humains auxquels l’Accord d’Association Israël-Union Européenne est subordonné. On connaît la suite. Les “deux-poids, deux mesures” appliqués aux exactions de Poutine et de Netanyahou ne peuvent que nourrir en retour la paranoïa antisémite. En s’imaginant payer une dette, la présidente allemande ne fait qu’alimenter l’antisémitisme dont elle croit s’exonérer. 

Pour rétablir la balance, il faut préciser deux choses. Tout d’abord, les attentats terroristes du 7 octobre 2023 ne peuvent être isolés de leur contexte : il s’agit bien d’un acte de résistance, de représailles et de vengeance. L’effet de surprise – particulièrement traumatisant – causé par cette horreur extraordinaire, ne peut faire oublier qu’elle n’est que le miroir de la violence ordinaire subie par des personnes maintenues sous blocus, maltraitées, décimées, et exclues de la protection du droit depuis des décennies. En ce qui concerne les “prises d’otage”, elles résonnent comme l’écho grinçant de l’“internement administratif”: une pratique répressive constante de durée indéfinie, sans inculpation, ni jugement, ni avocat, à l’encontre de citoyens palestiniens, même mineurs. Sans oublier la banalisation carcérale de la torture, des humiliations et des privations. Ensuite, il importe de rappeler que le statut de “victime” – même d’un génocide –ne donne droit à aucune dignité particulière, ni à aucune dispense du respect des lois, mais seulement à la reconnaissance de ce qui s’est passé et à la réparation de ce qui peut l’être. L’instrumentalisation de la Shoah ne fait qu’en profaner la mémoire. De même, le vacillement moral de jeunes Israéliens, “appelés sous les drapeaux“, pour qui l’humiliation des “arabes” aux checkpoints devient simple routine, est une insulte à leur propre histoire

En fermant les yeux sur une iniquité pour en expier une autre, le Gouvernement Belge souffle sur les braises d’un antisémitisme toujours prêt à flamber, vu son ancrage dans la peur de l’étranger où se révèle le réglage par défaut de tout rapport à l’autre. L’antisémitisme des clichés antijuifs est moins radical cependant que celui qui détruit de l’intérieur et en profondeur l’identité juive chaque fois qu’un missile déchire le ciel de Gaza et qu’un militaire humilie un Palestinien à un checkpoint. Au-delà des slogans, mais au plus près de Netanyahou, de Ben-Gvir, de Smotritch, et de leurs complices par action ou abstention, c’est dans la poussière du béton qui s’écroule, des cimetières éventrés, et dans la sombre lumière des incendies que se joue la pérennité ou le naufrage du monde juif. Celui-ci, malgré les épreuves, s’est révélé solide jusqu’à présent. Au fil des diasporas, il emporte la vigueur des identités nomades et leur fonction de pollinisation culturelle. Une rigidité souple – incarnée notamment dans la kashrout – lui permet de s’intégrer sans s’assimiler, et de pouvoir repartir en s’adaptant à tous les ailleurs. Ce “nomadisme” de l’esprit va de pair avec un statut de minorité : avec la contrainte à la négociation, à l’identification à l’autre sans s’y perdre, et aux ruses de l’intelligence – la mètis chère aux Grecs -plutôt qu’aux rapports de force directs et brutaux. Si Samson est un héros proposé aux petits Israéliens, ce n’est pas, autrement dit, un héros juif. Restent enfin “Les Cinq Livres” – les rouleaux de la Torah– et leur fonction de boussole à la fois éthique et légendaire, universelle et identitaire, que l’on soit “croyant” ou non.En n’oubliant pas, pour les hommes, cette inscription immémoriale dans le corps : la circoncision. 

Lorsqu’un personnage au profil typiquement antisémite bien que dénonçant l’antisémitisme comme Viktor Orbán, ou quand des forces politiques au profil typiquement “antidreyfusard” comme le “Rassemblement National”, se déclarent soudain les meilleurs amis d’Israël, il y a de quoi se poser des questions sur leur rapport -de même que celui d’Israël – à l’identité juive. Celle-ci, on l’a vu, est le fruit pluriel d’un art subtil de l’intégration sans assimilation. Or, le projet sioniste, pour s’enraciner, a dû inscrire dans l’urgence une pluralité de destins, d’idiomes, de coutumes et de deuils, sous une langue et un drapeau communs. Avoir à se mobiliser contre des “ennemis” – porter “l’uniforme”– a facilité les choses tout en simplifiant la donne. Le danger d’assimilation, autrement dit, ne vient pas toujours d’où l’on croit. Un pays constitué de citoyens d’origine juive et se proclamant “État Nation du Peuple Juif”, n’est pas forcément juif. Au regard du kaléidoscope de l’histoire juive, l’État d’Israël paradoxalement comporte pour ses citoyens des risques particuliers d’“assimilation” – c’est-à-dire de disparition de la spécificité du monde juif. 

Mais l’urgence est ailleurs. Il s’agit, sans plus se voiler la face, de tirer les conclusions de ce que déjà en 2014, durant l’opération dite “Bordure protectrice”, l’actuel Ministre de la Sécurité Nationale – Itamar Ben-Gvir – chantait en dansant avec ses partisans : «Gaza, Gaza, Gaza est un cimetière ! Il n’y a pas d’école à Gaza, parce qu’il n’y a plus d’enfants à Gaza ». On sait que ce n’était pas qu’une ritournelle : l’intervention israélienne se solda cette fois-là par la mort de 556 enfants et en laissa plus de 1500 orphelins. On connaît la suite. Elle défie l’entendement et permet d’évaluer en toute objectivité l’indignité des gouvernants belges. Dans leur balance diplomatique – c’est hélas incontestable – trois prépuces mécontents pèsent manifestement plus que des milliers d’enfants exterminés. 

Un rappel est nécessaire. Même ceux qui n’ont pas vu cette allégorie maraichère de la montée du nazisme, transposée dans les bas-quartiers de Chicago par Bertolt Brecht en 1941, connaissent la dernière phrase de La Résistible Ascension d’Arturo Ui (1941) : «Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde». Ce message ne cesse de nous parler. Il est néanmoins trop optimiste. Brecht aurait dû écrire : «Le ventre est à jamais fécond d’où a surgi la bête immonde», car tel est le statut anthropologique de ce lieu des origines. Le premier rapport à l’autre c’est la peur, flanquée de son fatal comparse : “l’agression préventive”bien que l’on puisse hésiter entre hospitalité et hostilité. Sur le terrain, la crainte paranoïde qui intime de “tirer le premier” est d’autant plus radicale que “l’autre” semble devenir non seulement mon semblable, mais mon concurrent. Historiquement, c’est lorsqu’une bonne partie des Juifs s’est mise à s’intégrer et à se laïciser – sans s’assimiler pour autant – que l’antijudaïsme européen à prétexte religieux a fait place à l’antisémitisme “raciste”. Plus précisément, à la diabolisation pseudo-scientifique d’un “autredont la néanmoins similitude offre un écran de projection idéal pour ce qu’il y a de plus autre, de plus sombre, de plus effrayant, de plus étranger, au dedans de nous. Il s’agit d’un mécanisme universel. Lorsqu’en temps de pénurie le semblable entre en concurrence avec moi, à la fragilisation de mon identité  vient s’ajouter le poids de mes soucis matériels. C’est alors que l’angoisse et le ressentiment débordent.

Dans cette perspective, on sait qu’après la libération de Paris, en août 1944, la France est passée sans transition d’un « Maréchal nous voilà !» à un « Général nous voici !» — et que l’examen de conscience a pris du temps. Le film « Le Chagrin et la Pitié » en est une parfaite illustration. Réalisé par Marcel Ophüls en 1969 et présenté la même année à la télévision allemande, ce documentaire sur la vie d’une région de France sous l’occupation n’atteindra la télévision française qu’en 1981. Tourné dans la région de Clermont-Ferrand, il écorne le mythe du « tous résistants ». On y apprend notamment que nombre de lettres de dénonciation de médecins d’origine juive étaient le fait de confrères franco-français. Dreyfus aussi a été incriminé par des collègues, et au Rwanda les meurtriers étaient souvent des voisins. Ceci pour souligner que la composante paranoïde de l’antisémitisme est toujours prête à renaître. Tous ceux, comme le Chancelier Merz, qui pèsent les crimes de guerre d’Israël sur la balance des “deux poids, deux mesures” (Netanyahou vs. Poutine) pour réparer les crimes du passé, ne font en réalité que les perpétuer. D’une part, par ce traitement préférentiel, ils réactivent l’antisémitisme latent. De l’autre, ils participent à l’autodestruction de la part la plus fragile du monde juif en cautionnant ses pires dérives. Derrière leur feinte vertu, les voilà donc doublement antisémites. Si ce sort les accable, il leur reste l’Eurovision de la Chanson pour échapper à la voix de Hind Rajab. 

Le 29 janvier 2024, cette fillette de cinq ans se trouve dans la voiture de son oncle, avec sa tante et leurs enfants. Ils tentent de fuir la ville de Gaza. Le véhicule est attaqué par l’armée israélienne et seule la fillette survit. Pendant des heures, elle reste coincée dans le véhicule immobilisé mais garde le contact par téléphone avec des employés du Croissant Rouge qui tentent de calmer son effroi. Les ambulanciers se mettent finalement en route pour la sauver, mais se font eux-mêmes attaquer et tuer. On imagine l’abandon de la petite fille. On n’ose imaginer son agonie. Après le retrait de l’armée israélienne, les corps de Hind Rajab et de sa famille sont découverts le 10 février. Sur la voiture criblée, on relève 335 impacts de balles. En 2025, sort un film de la réalisatrice franco-tunisienne Kaouter Ben Hania : La voix de Hind Rajab. Il est construit autour des enregistrements par le Croissant Rouge de la voix de la petite fille.On peut comprendre que les ministres De Wever et Prévot, complices par abstention et en connaissance de cause du meurtre de Hind Rajab, préfèrent étouffer sa voix sous d’autres voix. Pour eux, la honte n’a plus droit de cité. Malgré un bilan sinistre, ils soutiennent à nouveau la participation d’un pays non-européen, engagé dans un processus génocidaireet dont le Premier Ministre est poursuivi par la CPI, au concours européen de la chanson. En contrepoint à la “ritournelle” d’Itamar Ben-Gvir, les paillettes de l’Eurovision miroiteront donc à Vienne du 12 au 16 mai 2026. Seuls l’Espagne, l’Irlande, l’Islande, les Pays-Bas, la Slovénie, s’y sont opposés. 

Récapitulons. Si la violence croissante infligée aux Palestiniens depuis 1948 peut s’expliquer par de fatals enchaînements, elle n’en est pas moins impardonnable. De son côté, la violence extraordinaire du 7 octobre 2023 n’est en rien un pogrom : c’est le miroir grossissant de la violence ordinaire infligée aux Palestiniens depuis 1948 — avec la caution de pays européens espérant s’exonérer ainsi de la Shoah. Ce faisant, ils entretiennent au contraire l’antisémitisme, via la dispense de fait accordée à l’État d’Israël d’avoir à respecter le Droit International où réside sa seule légitimité. Cette politique des deux poids, deux mesures, ne fait que souffler sur les braises paranoïdes d’un antisémitisme toujours prêt à s’enflammer, vu que ses ressorts spécifiques participent d’un invariant anthropologique plus large : la “xénophobie”. Le pire antisémitisme néanmoins est ailleurs : c’est celui qui contribue à la destruction profonde et de l’intérieur du monde juif. Historiquement, la spécificité multiculturelle de celui-ci est à la fois forte et fragile. Son homogénéisation dans un État est déjà un risque en soi. Plus radicalement, les citoyens israéliens – héritiers d’un traumatisme transgénérationnel majeur–sont exposés au coût démesuré du mécanisme protecteur de l’“identification à l’agresseur”. La violence qui en découle ricoche sur de supposés “envahisseurs” – en réalité chassés de chez eux – contre lesquels ils se défendent en les traitant de“nazis”. Si le fait d’avoir à se défendre contre les ennemis qu’on s’est créés (Hamas, Hezbollah) peut renforcer une identité groupale, il peut ruiner simultanément les valeurs du groupe. Pour échapper à cette contradiction, une part du monde juif se réfugie sous l’abri coûteux d’un “pacte dénégatif”. Fondé sur le déni de réalité, un tel système de défense se soutient proactivement par une inlassable propagande, et réactivement par la diabolisation de tout interlocuteur critique. Plus profondément, il se paie d’un rétrécissement de la pensée et d’une disparition des repères éthiques. En d’autres termes, un groupe en proie à un tel processus travaille à son propre anéantissement. Dans le cas présent, seul le respect imposé du Droit International peut l’en préserver. Ceux qui n’imposent pas ce respect, alors qu’ils en ont le pouvoir, sont aujourd’hui les vrais antisémites. 

Francis  Martens Mars 2026


James Ensor, L’entrée du Christ à Bruxelles, 1889

SOMMAIRE

L’antisémitisme est une réalité anthropologique trop importante pour être livrée aux avatars vertueux d’une culpabilité historique. Craignant de le reproduire, certains le réinventent sous la forme la plus destructrice qui soit. Dispenser l’État d’Israël du respect de ce qui fonde sa légitimité – le Droit International – est la meilleure façon de le mener à sa perte et d’entraîner avec elle de larges pans du monde juif. 

MOTS-CLEF

Antisémitisme, sionisme, Gaza, génocide, gouvernement belge, identification à l’agresseur, Israël, Juif, Nakba, pacte dénégatif, Palestinien, racisme. 

BIOGRAPHIE SÉLECTIVE

L’auteur est psychologue (Louvain), anthropologue (Montréal) et psychanalyste (École belge de psychanalyse). Travaillant avec des adultes et avec des enfants, en institution comme en privé, il a enseigné la psychologie clinique à l’université et collabore toujours à un cycle de formation sur le psycho-traumatisme. Membre du Conseil Scientifique de la Fondation Jean Laplanche “Nouveaux Fondements pour la Psychanalyse” (Institut de France), et président de l’Association des Psychologues Praticiens d’Orientation Psychanalytique de Belgique, il milite pour la remise à neuf de la métapsychologie psychanalytique et pour la protection du secret professionnel aujourd’hui gravement menacé. Bien que non-juif, il s’est fait traiter de “sale Juif”, mais aussi d’“antisémite”. Institué néanmoins “le plus juif de la famille“ (par son beau-père) et “Juif d’honneur” (par Wladimir Granoff, fondateur de l’Association Psychanalytique de France), il est notamment l’auteur d’une théorie anthropologique des interdits alimentaires du judaïsme(“Diéthétique ou la Cuisine de Dieu”) et d’une conception originale de l’antisémitisme (“L’Effet Remus) pour laquelle Léon Polyakov (pionnier de l‘histoire de l’antisémitisme et de la Shoah) a marqué son intérêt.