Boycott responsable : ouvrir la voie aux voix palestiniennes
Face au génocide à Gaza, les réactions des milieux académiques connaissent deux écueils: une neutralité-lâcheté et un militantisme zélé qui empêche le débat. Refusant ces impasses, nous plaidons pour un boycott institutionnel réfléchi. Il s’agit de dépasser les cooptations narcissiques, le protectionnisme intéressé et le rapt de parole pour amplifier les voix autochtones palestiniennes.
Un membre de notre réseau qui préfère garder l’anonymat pour des raisons de sécurité nous propose ici son billet:
La cause palestinienne traverse une période charnière où l’éthique de nos modes d’action est essentielle à la légitimité de notre combat. Aussi nécessaire que soit le boycott académique et culturel (PACBI), deux écueils menacent cette initiative, pourtant sensée, morale, et sans doute aussi bien-fondée que bien-intentionnée :
- Une posture insensible ou défensive de fuite/évitement, une neutralité lâche où une empathie cognitive nourrie d’idéologie et/ou d’une consommation médiatique passive entame l’empathie affective et peut occasionner une froide instrumentalisation de la cause ;
- Une fantasmatique vengeresse, sorte de « boîte de Pandore » où l’on retrouve pêle-mêle, clivés ou condensés pour leur offrir une pseudo- légitimité: islamophobie, arabophobie, antisémitisme, xénophobie, racisme et pléthore d’intersectionnalités confortables. De tels amalgames évacuent, par les courts-circuits d’une pensée magique ou par un militantisme si rigide et obstiné qu’il déshumanise à son tour, la complexité, l’étendue et l’intrication des souffrances et abus qui auraient dû donner lieu à une saine empathie.
Pour sortir de ces impasses qui nuisent potentiellement à la préservation de notre humanité, nous devons concevoir un boycott scrupuleux, tatillon et résolument tourné vers la reconstruction d’après-guerre.
La solidarité internationale universitaire avec la Palestine est ainsi à la croisée de plusieurs chemins. Ce carrefour et les questions qu’il pose ne peuvent être pris à la légère : ses effets et son existence même en disent long sur l’état nécrosé du monde et ses contradictions. « La banalité du mal » se niche là où la pensée, critique notamment, se tarit. En tant que membre du Réseau Francophone Palestine Mental Health Network, je refuse de me résigner au faux choix qui paralyse aujourd’hui le débat académique. D’un côté, cette prétendue neutralité institutionnelle qui masque une lâcheté systémique face à un génocide, un académicide et un anthropocide : torturer des scientifiques, des artistes, des médecins sous les yeux d’un monde qui s’offre, que cela soit sans vergogne ou inconsciemment, la jouissance de l’impunité. (Elle est jouissance justement parce que mortifère ; au service de la pulsion de mort, elle surplombe et tue le désir.) De l’autre côté, le zèle des académiques militants, occidentaux et arabes, qui s’autoproclament porte-paroles de la Cause, transformant une tragédie humaine en un terrain de validation narcissique et d’autosatisfaction dans un « non-lieu » imaginaire (le monde académique) où crimes coloniaux et/ou silence complice se retrouvent, sous forme de secret pathologique, dans un legs transgénérationnel non-élaboré.
Ce n’est guère mieux du côté de la diaspora. Il ne s’agit nullement de critiquer une fuite de survie. Des personnes parties depuis longtemps sont, cependant, au risque d’être hybridées par les lieux d’accueil et, aussi authentiques et munies de toute la bonne volonté du monde soient-elles, ne peuvent prétendre s’exprimer au nom des autochtones chez qui un trauma cumulatif se poursuit en s’épaississant, sans jamais connaître de répit ni d’accalmie, menant ses victimes jusqu’aux confins du désespoir.
Comment s’assurer alors de ne pas rester les bras croisés, de contribuer au contraire à bâtir un espace alternatif et assaini ? Cela exige un boycott académique et culturel (PACBI) scrupuleux, attentif, mais surtout ancré dans une éthique de l’empathie et du souci de la reconstruction d’après-guerre.
L’effet Gygès : quand l’excès militant tue l’empathie et trahit un certain égocentrisme
Pour cerner l’obstination de certaines postures militantes, il faut détacher le chaton de l’anneau de Gygès, ce mythe que Platon utilise dans La République. Gygès, un simple berger, découvre un anneau qui le rend invisible. Libéré ainsi du regard des autres et de la peur de la punition, il s’introduit au palais, assassine le roi et s’empare du pouvoir. Glaucon en conclut que l’être humain n’est jamais juste par choix, mais seulement par peur d’être pris.
Aujourd’hui, ce « confort expiatoire » – souvent hypocrite et transitoire – caractérise autant les espaces académiques occidentaux que leurs homologues arabes. En ceci, ces espaces reflètent les espaces nationaux où ils se trouvent. Portant encore les cicatrices coloniales et alourdies par des régimes dictatoriaux, les nations arabo-musulmanes n’ont pas pleinement conquis ni leur libre arbitre ni leur autonomie politique. Prises au piège d’un échiquier mondial profondément déséquilibré, ces ex-colonies restent soumises à l’emprise des grandes puissances, un peu comme des enfants dépendants de parents toxiques, empêchés de penser et de se positionner lucidement sur quoique ce soit, y compris et avant tout, sur la cause palestinienne.
Tentés de chercher à retirer des bénéfices secondaires d’un« traumatisme du vent de boulet »1 et se sachant la cible d’une haine islamophobe et arabophobe généralisée, ces États, tout comme le microcosme des universités arabes qu’ils hébergent, se réfugient dans des postures stéréotypées et rigides. Faute de pouvoir confronter ou conflictualiser ces positions dans un véritable débat public ou scientifique, elles oscillent sans cesse entre une neutralité lâche et un militantisme zélé. Certes, cette polarisation est caractéristique du monde entier aujourd’hui, mais le monde arabo-musulman la présente sous une forme encore plus violente et clivée que le reste de la planète. Entre des « normalisés » convaincus d’un côté et des militants zélés en plein « faux self »2 de l’autre, la cause palestinienne se trouve récupérée partout, y compris par des politiques dictatoriales locales abusives.
Celles-ci, les dictatures arabes donc, profitent d’une confusion soigneusement maintenue pour nourrir des arguments électoraux démagogiques là où on aurait pu espérer un engagement dans l’action constructive. A commencer par une prétendue hospitalité « de vitrine » vis-à-vis des étudiant.e.s palestinien.ne.s par exemple. Ils et elles ne sont pas à l’abri de démonstrations de supériorité et de « charité » dans les pays hôtes pris, entre autres, dans des dédales bureaucratiques qui compromettent tout accueil digne et respectueux. Dans l’imaginaire des relations internationales, il semblerait que la cause palestinienne se rigidifie et stagne dans différents moules stéréotypés. Souvent érigée en bouc émissaire de fantasmes islamophobes et arabophobes déchainés, elle paie seule le tribut au nom de tous les arabo-musulmans. La « Cause » devient alors souffre-douleur qui a désormais la peau dure, qui a appris à cohabiter avec les horreurs et qu’on laisse subir la rage islamophobe. Le faux self militant, l’anonymat des réseaux sociaux, fonctionnent en effet comme l’anneau de Gygès. Protégés par cette invisibilité et cette impunité face à des crimes imperceptibles, négligeables, comparés à de plus odieux, les pays arabes ne sont pas moins complices de crimes contre l’humanité. C’est exactement pourquoi, en réaction, certains militants s’autorisent des postures d’une rigidité inflexible et confisquent, à la cause, son histoire objective de détresse et de souffrance, l’instrumentalisant dans une victimisation et un dolorisme pervers qui la desservent plus qu’ils ne la défendent.
Derrière l’anneau, on ne cherche plus la justice pour Gaza, on cherche la jouissance d’une pureté morale absolue ou d’une vengeance fantasmée sur le mode de la loi du talion qui n’a rien à envier à son adversaire.
Cette posture têtue est l’exact opposé de l’empathie. L’activiste obstiné, drapé dans sa certitude, n’écoute pas les besoins du terrain, il impose son dogme. A l’inverse, Socrate répondit à Glaucon que l’homme véritablement juste refuse d’utiliser l’anneau pour commettre des excès, car l’injustice corrompt l’âme de celui qui la commet. Le zèle égocentrique de ceux qui instrumentalisent la Cause pour soigner leur image de marque militante commet cette même faute éthique : ils confisquent la parole de ceux qui souffrent pour en faire un accessoire de vertu personnelle.
L’exigence d’un PACBI « tatillon » et scrupuleux, éveillons et aiguisons notre sens moral pour contrer durablement la déshumanisation
Face à la « neutralité-lâcheté » des institutions et au « zèle de posture » de certains militants, nous cherchons à tracer une troisième voie. Le boycott ne doit pas être un outil d’exclusion aveugle des individus ou une rupture définitive avec le monde des idées, la guerre des idées étant la seule guerre légitime et porteuse.
Il doit être chirurgical, méthodique et guidé par la raison.
Un PACBI exigeant ne cible pas des identités ou des chercheurs isolés, n’asphyxie notamment pas les voix critiques et opposantes des quelques israéliens et israéliennes qui critiquent leur gouvernement génocidaire et dont le témoignage est, de ce fait, d’autant plus accablant et précieux. Il s’agit de rompre et de démasquer des mécanismes institutionnels de complicité structurelle (recherche militaire, financements étatiques coloniaux). C’est par cette précision rigoureuse que notre démarche acquiert sa légitimité indiscutable, protégeant la Cause contre l’accusation de dogmatisme ou d’antisémitisme. La rigueur scientifique dans l’application du boycott est notre meilleure arme éthique.
Passer du porte-parolat à l’amplification des voix autochtones
Le véritable cœur du combat ne consiste pas à parler à la place des palestiniens et palestiniennes, mais à dégager le terrain et à le débroussailler de diverses projections, rapts et instrumentalisations pour qu’ils et elles puissent se faire entendre. Non-subalterns of course can speak ! pour citer Spivak3. Autrement, Gaza subira aujourd’hui un triple bâillonnement : le massacre physique d’une part, les ruptures technologiques et académiques imposées par la guerre d’autre part — et le rapt de voix, de parole et d’opinion.
Notre priorité absolue doit être de rompre ce blocus intellectuel et de reconnecter Gaza au monde. Un PACBI constructif et tourné vers la reconstruction d’après-guerre se définit par son humilité. Nous ne sommes pas les voix de Gaza ; nous sommes à peine les ingénieurs qui reconstruisent les ponts et les lignes de communication que l’oppresseur a coupés. Malgré le désir sincère d’agir sans (re)coloniser la place, le curseur risque de vite basculer si la remise en question, le dialogue et la conscientisation ne sont pas permanentes.
Le réseau FRPMHN et autres formations solidaires académiques et scientifiques se doivent de se construire comme des espaces d’endurance digne, collective et lucide et de ne pas perdre leur objectif et énergie dans de faux débats. En exigeant un boycott rigoureux et en mettant en garde contre une posture égocentrée et intéressée à la Gygès, nous cessons de faire de la Cause un théâtre sensationnel. Telle est la priorité. Nous ouvrons enfin la voie aux voix autochtones palestiniennes, les seules légitimes à guider la reconstruction de leur avenir universitaire et humain. Etre solidaire et empathique c’est aussi savoir s’effacer devant celui qui est en train de se relever et de ne réclamer le remboursement d’aucune « dette » quand il est debout et prêt à avancer.
- Quand Schützenberger parle du « traumatisme du vent de boulet » dans son ouvrage Aïe, mes aïeux ! (2015), elle l’utilise comme métaphore pour décrire le traumatisme de perte d’un proche notamment quand on en a été témoins. Le boulet a atteint quelqu’un d’autre, à côté. Ce qui suppose que l’on a été assez proches pour en ressentir le vent tout en échappant au boulet lui-même et à la mort qui s’en est suivie. Nous avançons ici l’hypothèse selon laquelle ce traumatisme du vent de boulet s’exprime dans le fait de voir la Palestine se prendre les tirs génocidaires et absorber ainsi une concentration de haine et de destruction épargnant aux pays frères arabes d’être atteints par le vent lui-même. S’il peut exister en effet une sorte de « culpabilité du survivant » dans les autres pays arabo-musulmans, celle-ci n’a que peu de poids à côté du soulagement de se connaître à l’abri, toute menace à leur sécurité devant donc être écartée à tout prix.[↩]
- Le « faux self »que Winnicott (1960) définit comme cette organisation défensive du Moi qui voit un individu se construire une façade ou un masque de camouflage pour s’adapter aux attentes de son environnement, est utilisé ici pour caractériser un militantisme de façade dicté par une notion ambiguë de devoir de solidarité inter-arabe. Les vestiges du rêve panarabiste répétitivement avorté, la grande diversité interculturelle corollairement minimisée et banalisée des pays arabes, font que ce militantisme zélé réponde davantage à ce qui est « attendu » dans ces pays-là (dans le sillon d’une réparation de leur incapacité) plutôt qu’à une empathie authentique dans la défense de la cause laquelle supposerait que s’alignent positions, paroles et actions.[↩]
- Spivak, G. C. (1988). Can the subaltern speak? In C. Nelson & L. Grossberg (Eds.), Marxism and the interpretation of culture (pp. 271–313). Macmillan Education.[↩]