Protéger l’agresseur en ciblant la victime ? Le cas Rima Hassan
S’imaginant expier un antisémitisme historique, des responsables politiques européens choisissent d’ignorer le Droit International et contribuent ce faisant à la dérive destructrice autant qu’autodestructrice de l’État d’Israël. Il s’agit d’un nouvel antisémitisme. En France, le harcèlement judiciaire de Rima Hassan témoigne de ce naufrage éthique et institutionnel.
Même quand ils tentent d’enterrer leurs morts enfin dégagés des gravats, dans leurs cimetières éventrés, les Gazaouis se font encore – tandis que j’écris ces lignes – massacrer. Pendant ce temps, mis sous pression par des partenaires politiques, le gouvernement belge se contente de maquiller son refus d’agir en annonçant tardivement des mesures sans portée réelle. La reconnaissance de la Palestine — à titre posthume ? L’interdiction d’importer depuis les “colonies” — un manque à gagner pour quelques légumes en contrepartie de 22500 enfants exterminés à Gaza depuis 2007 ? Sans compter les pogroms de Cisjordanie. Sans compter les enfants encore ensevelis sous les décombres. Les décédés de malnutrition, de déréliction, de maladies, et par absence de soins. Sans compter les bambins à la peau infectée, aux poumons encombrés — dont le corps et l’avenir se délitent, en ce moment, sous des tentes en nylon infestées de rats et de moustiques par 50° de chaleur, dans la prison de Gaza. Sans compter leur santé mentale ravagée. Du pathos ? Non. Rien que le déroulement brut d’une “vie quotidienne” dans un ailleurs pas si lointain tandis que chacun(e) lit ces lignes : des humains devenus encombrants écrasés tels des cafards – avec notre accord tacite – comme le pauvre Gregor dans la “Métamorphose” de Kafka.
Pour qu’on ne prenne pas prétexte de l’imprécision des termes, je rappellerai que des menées à risque génocidaire ont été identifiées depuis longtemps par les autorités compétentes : celles-là mêmes qui tirent leur légitimité du trésor éthique et juridique issu des prises de conscience de l’après-Shoah — autrement dit, le Droit International. Or, celui-ci est devenu, en Israël, le foyer d’une réaction auto-immune entretenue par Trump comme par Netanyahou. Ces derniers veulent la mort de la Cour Pénale Internationale (CPI) dont, par prudence, leurs pays n’ont d’ailleurs jamais reconnu la juridiction. Ils n’en ont cure, mais en s’attaquant au Droit International, ils ruinent les bases mêmes de la légitimité d’Israël (ONU, 1947, plan de partition de la Palestine ; ONU, 1949, reconnaissance comme État-membre) pour lui substituer de purs rapports de force et de domination. Il importe de rappeler que la notion de “génocide” ne vise pas exclusivement l’extermination totale d’une population (comme, dans la Bible, celle de Jéricho ou, dans l’Allemagne nazie, la “Solution Finale”), mais tout autant la volonté de “faire disparaître” un peuple d’un endroit donné pour nettoyer le terrain (c’est actuellement le sort des Rohingyas en Birmanie). Chacun(e) sait qu’un tel processus est à l’œuvre à Gaza comme en Cisjordanie : 1180 Palestiniens tués à Gaza depuis le “cessez-le-feu” d’octobre2025; 1120 Palestiniens tués par l’armée et les colons en Cisjordanie occupée depuis le début octobre 2023. Le décompte des Gazaouis tués depuis cette date s’élève à 67000, celui des blessés Gazaouis à 170000. Le jour de l’attaque par les Gazaouis, 1195 habitants d’Israël, dont 815 civils, ont été massacrés.
Outre son inaction de fond et sa complicité de fait dans la non-assistance à peuple en danger, la Belgique est coupable de traiter comme un chiffon l’Accord d’Association entre l’Union Européenne et l’État d’Israël auquel elle est partie prenante. Il ne s’agit nullement de carence mais de transgression active — comme lorsqu’on brûle délibérément un feu rouge. Aux yeux de notre pays, les obligations contractuelles contenues dans l’Accord d’Association semblent nulles et non avenues. Mais peut-être s’agit-il d’un nouveau droit coutumier ? Durant un précédent mandat, notre actuel Ministre de la Défense, Theo Francken, a violé frontalement son serment de fidélité “à la Constitution et aux lois du peuple belge”, en refusant d’appliquer une décision de justice qui aurait secouru une famille palestinienne. Que croyez-vous qu’il arriva ? Rien. Tout comme Trump, ce parjure a bénéficié d’un nouveau mandat. Un seul chiffre suffit pour concrétiser l’inaction délibérée du Gouvernement De Wever : environ 1400 Palestiniens dotés de visas belges sont toujours bloqués à Gaza en dépit des dangers mortels qui les guettent. Alors que 57 Gazaouis de plus se sont vus massacrés entre le 13 et le 20 juillet derniers, en plein “cessez-le feu”, même ce qui est à la portée des moyens les plus simples – accueillir des détenteurs de visas belges – n’est pas mis en œuvre par notre gouvernement.
Il n’est nullement anecdotique que Monsieur De Wever – Premier Ministre – déploie de gros efforts médiatiques pour montrer qu’il lave “plus blanc que blanc”. C’est également le souci de son collègue allemand Friedrich Merz et, dans une moindre mesure, celui du président Macron. En 1997, alors membre de la Volksunie, Bart De Wever prononce un discours d’hommage à Griet Latomme – une ancienne membre du mouvement nationaliste flamand pronazi De Vlag – à l’occasion de son 90ème anniversaire. Emprisonnée après la guerre, collaboratrice et compagne du SS flamand Willem Verhulst – un pourchasseur de Juifs et de francs-maçons lourdement condamné – la nonagénaire n’avait pourtant rien perdu de ses convictions : la photo d’Adolf Hitler trônait toujours dans son salon. En 2015, Bart De Wever convient certes de ce que la collaboration fut «une erreur terrible». En 2007 néanmoins, il estimait encore «gratuites» les excuses présentées à la communauté juive d’Anvers par le bourgmestre socialiste Patrick Janssens, consécutivement aux rafles opérées sous l’occupation par la police locale : « Ce n’est pas la ville d’Anvers qui a organisé les déportations mais elle fut elle-même victime de l’occupation. Ceux qui la dirigeaient à l’époque ont dû prendre des décisions délicates dans des circonstances difficiles. Je ne trouve pas courageux de les stigmatiser maintenant. ». Il se disait aussi « conscient de la controverse qui divise les historiens sur l’histoire de l’Holocauste, ces dernières décennies » — un propos plutôt “étonnant” pour un diplômé en histoire1.
On peut dès lors s’interroger sur les motivations de Monsieur De Wever dans l’“affaire Lahav Shani”. Directeur de l’Orchestre Philharmonique d’Israël, celui-ci devait diriger à Gand, le 18 septembre 2025, l’Orchestre Philharmonique de Munich dans le cadre du Gent Festival van Vlaanderen. Par crainte de banaliser un génocide en cours via la communion artistique avec le représentant d’une institution israélienne, de nombreux acteurs culturels flamands s’y opposèrent. Le concert fut annulé. Cet acte visait ce que représentait symboliquement une personnalité comme Lahav Shani et non sa personne ou ses opinions — encore moins ses origines culturelles. Dans un contexte où l’horreur ne cesse de croître à Gaza et en Cisjordanie, dans l’indifférence du Gouvernement Belge, il eut fallu que Lahav Shani fût un militant très engagé contre les menées meurtrières de son pays pour alléger la chape morale qui pesait sur lui malgré lui. Dans cette perspective, voir dans l’annulation du concert un “acte antisémite” – sans le moindre soupçon d’analyse – participe de la sottise, de la malhonnêteté intellectuelle ou d’un sentiment de culpabilité transgénérationnel particulièrement insidieux. Sans oublier que ces ingrédients peuvent coexister à des degrés divers chez la même personne. Mais il y a plus : dans le chef d’un décideur politique, une telle méconnaissance des avatars du sionisme et des fondements de l’antisémitisme, assortie à la dispense de fait accordée à Israël d’avoir à respecter ses engagements contractuels et les exigences du Droit International, constitue de facto la base d’un “nouvel antisémitisme”. Cette absence de limites, en effet, contribue, d’une part, à l’effondrement de ce qui reste de “juif” (de tissu relationnel, de valeurs et de créativité diasporiques) dans la société israélienne, alors que, d’autre part, le sort inique des Palestiniens fait peser iniquement sur tous les Juifs le poids des iniquités de l’auto-proclamé “État-nation du peuple juif”. La vieille paranoïa antisémite n’en demandait pas tant.
C’est le moment de préciser trois choses. Tout d’abord, les mécanismes anthropologiques xénophobes qui sous-tendent l’antisémitisme sont en fait universels. Plus radicalement que Bertolt Brecht, on peut penser que « Le ventre est ‘à jamais‘ fécond – et non seulement ‘encore‘ fécond – d’où a surgi la bête immonde » (“La résistible ascension d’Arturo Ui”, 1941). La vigilance dès lors ne doit jamais s’arrêter. Ensuite, si les événements hypervisibilisés du ‘7 octobre 2023’ sont d’autant plus cruels qu’ils constituent une effraction violente ‘extraordinaire’ dans l’univers de déni où vivent nombre d’Israéliens (l’organisation du “Festival Nova”, à deux pas de la ‘clôture de sécurité’ et des mitrailleuses automatiques braquées sur les Gazaouis, en témoigne), ils ne constituent qu’un pâle reflet de la violence ‘ordinaire’ – largement invisibilisée – à laquelle sont soumis depuis des lustres les Palestiniens. En ce y compris la pratique systématique de la torture et des prises d’otages (dites ‘détention administrative‘) tolérées par l’Union Européenne. Enfin, quand Madame Ursula von der Leyen, présidente allemande de la Commission Européenne, s’envole le 13 octobre 2023 – sans le moindre mandat – pour assurer Netanyahou du soutien quasi inconditionnel de l’Europe, sans contextualiser quoi que ce soit, ni appeler au respect des clauses de Droit conditionnant l’Accord d’Association avec l’Union Européenne, elle ne s’exprime qu’au niveau des affects : «We are friends of Israel. And when a friend is under attack, we have to stand together. We stand by you. (…) Israel has the right to defend itself. And Israel even has the duty to defend and protect its people». Cette rhétorique émotionnelle est du même niveau que la vertueuse indignation de Bart De Wever. Elle se tient du côté d’un sentiment de culpabilité transgénérationnel, non d’une responsabilité politique. Il s’agit de restaurer l’image de l’Allemagne, pas de protéger Israël. Tant il est clair que laisser cet État s’enliser dans la “haine contre les Juifs” – qu’il suscite en feignant d’en être victime – constitue objectivement une nouvelle forme particulièrement sournoise d’antisémitisme2.
Revenons à l’affaire “Lahav Shani”. Cultivé mais pas spécialement connu pour être mélomane, Bart De Wever s’est rendu précipitamment à Essen, en Allemagne, pour assister, le 13 septembre 2025, à un concert du chef d’orchestre israélien. Il s’y fit photographier avec lui et posta la photo sur “X” en précisant qu’il « n’y aura jamais de place pour le racisme et l’antisémitisme en Belgique. ». Le Chancelier Friedrich Merz remercia aussitôt son collègue belge pour son « fort signal de solidarité » et crut reconnaître dans l’annulation du concert de Gand «le poison de l’antisémitisme ». Bart De Wever parla d’une décision «téméraire et irresponsable » et d’« un jour noir pour la culture européenne ». Le Ministre de la Culture allemand, Wolfram Weimer, surenchérit en évoquant une « honte pour l’Europe». Cette envolée vertueuse ferait presque oublier que l’Allemagne, en plein génocide à Gaza, demeure le deuxième fournisseur d’armes d’Israël (33%), et que Monsieur De Wever semble plus soucieux de réparer sa propre image que de porter secours aux cibles vivantes délaissées par le Droit International. À ce niveau, la rhétorique de dénonciation de l’antisémitisme, elle aussi, fait partie de ce qui l’entretient. En soutenant inconditionnellement un État en pleine dérive raciste et meurtrière pour expier leur passé, des pays comme la Belgique et l’Allemagne ravivent les fantasmes antisémites et nourrissent en réalité la haine contre les Juifs.
L’État français n’est pas de reste, ni son actuel président. On connaît son “En même temps, et en même temps” supposé éviter des clivages idéologiques improductifs : ne pas céder sur l’État de Droit, par exemple, tout en renforçant l’arsenal sécuritaire. Mais cette sage maxime hélas glisse aisément dans le “Ni l’un, ni l’autre”, pour se transformer subrepticement en “Arbre qui cache la forêt”. C’est le cas des positions d’Emmanuel Macron relativement à la question palestinienne : un art subtil d’assurer ses arrières en brouillant les cartes pour éviter les positions qui fâchent. Il n’hésite donc pas, s’il le faut, à miner – lui aussi – le Droit International en violant les engagements de la France. Plus précisément, ceux qui découlent de son adhésion à la Cour Pénale Internationale. C’est ainsi que, le 7 juillet 2025, il laisse Netanyahou survoler la France plutôt que de l’intercepter – comme il est censé le faire – vu le mandat d’arrêt de la CPI le visant pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Il est vrai qu’historiquement la France n’a pas grand-chose à envier à l’Allemagne en matière d’antisémitisme, et que le gaullisme n’a offert après-guerre qu’un voile pudique aux obsessions antisémites de Drumont (dans le quotidien “La libre Parole”, 1892-1909) et aux lois antijuives (1940) de Pétain (1856-1951) calquées sur celles du nazisme. Si l’“Affaire Dreyfus” (1894-1906) a pu donner naissance à la “Ligue pour la Défense des Droits de l’Homme et du Citoyen” (1898), une mauvaise conscience non élaborée ne débouche jamais, elle, que sur des protestations vertueuses sans prise aucune sur le fond sombre qui l’a enfantée. C’est ainsi qu’une politique de protection inconditionnelle du monde juif – censée réparer les iniquités du passé – peut participer, en toute innocence, à l’anéantissement de ce qui reste de l’identité juive : celle qui réussit à perdurer sans s’accrocher à un sionisme radical, ni à un État qui depuis l’élimination de Rabin (1995) se refuse à payer le prix de la paix.
“Laver plus blanc que blanc” sur la place publique évite d’avoir à laver son linge sale en famille. Dans le contexte de la mauvaise conscience antisémite, la tendance à réprimer les défenseurs de la cause palestinienne plutôt que ceux qui mettent à mal l’Accord d’Association d’Israël avec l’Europe ne date pas d’hier. Cet accord implique au minimum le respect des droits humains et des principes démocratiques à la lumière de la Charte d’ONU. Or, il est impunément bafoué tandis que ceux qui appellent à son respect se voient au contraire harcelés — du moins en France. Pour rappel, Israël s’est constitué dans le sillage de la conquête sanglante de l’Algérie et de l’effondrement chaotique de l’empire ottoman ; en pleine ivresse coloniale bien qu’à l’aube de la décolonisation, et dans la nécessaire réponse aux pogroms ; à l’“Affaire Dreyfus” et à la Shoah. Autrement dit, la concrétisation des sionismes et la naissance de l’État d’Israël sont le fruit d’une urgence objective, inséparable d’une inexorable violence envers les habitants de la Palestine. Il s’agit d’un “péché originel”, aux causalités multiples, qui mérite réparation plutôt que fuite éperdue dans une violence génératrice de haine, sous le regard complaisant des vieux pays antisémites. En France donc, on n’a pas attendu Macron pour réprimer le mouvement pacifique “BDS” (boycott, désinvestissement, sanctions) : une forme d’action internationale qui avait fait ses preuves dans le contexte de l’“apartheid” (Afrique du Sud, 1970-1990) : une stratégie raciste officiellement dénoncée mais soutenue efficacement par Israël pour diverses raisons. En France, dès la présidence de Nicolas Sarkozy (2007-2012), le Ministère de la Justice, sous des motifs fallacieux, demande aux procureurs de sévir contre BDS (circulaire Alliot-Marie, 2010, confirmée en 2012). Sous son mandat, François Hollande (2012-2017) durcit le ton et entame une véritable “chasse aux sorcières” qui ne s’atténuera, sous le premier quinquennat d’Emmanuel Macron (2017-2022), qu’après la condamnation de la France, en 2020, par la Cour Européenne des Droits de l’Homme. Entretemps, le projecteur s’est braqué sur la loi pénale réprimant “L’apologie du terrorisme” (2014). Il s’agit d’un outil répressif utile, mais qu’il est aisé de détourner pour étouffer les voix qui tentent de “résister” à un terrorisme d’État générateur d’oppression et de déni de droit. C’est, comme on sait, le cas des Gazaouis : à peu près 2000 000 de personnes dont 2/3 de réfugiés chassés par la Nakba, maintenus sous blocus terrestre, maritime et aérien, et sous violences croissantes depuis 2007 — en dépit du Droit International et sous prétexte d’une prise de pouvoir par le Hamas. Ce mouvement, certes, n’a rien d’engageant mais l’essor des “fondamentalismes” est souvent le fruit de traumatismes post-coloniaux et d’un “double standard” en matière de démocratie. Le Hamas, en outre, n’a jamais cessé d’être soutenu en sous-main par Netanyahou pour diviser les Palestiniens. C’est parfaitement documenté. Enfin, le fait que l’Union Européenne ait boycotté le résultat des élections démocratiques de 2006 sous contrôle international, qui avaient porté le Hamas au pouvoir, n’a pu que précipiter sa radicalisation.
Le 30 octobre 2023, une circulaire du Ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti, demande aux Procureurs de la République une «réponse pénale ferme et rapide» et leur rappelle que les propos présentant les attaques du Hamas comme «une légitime résistance à Israël» peuvent être constitutifs du délit d’“apologie du terrorisme”. Le Ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, lui emboîte le pas. Le 31 mars 2026, la Cour de Cassation valide la condamnation d’un élu qui avait répercuté un texte considérant les événements du 7 octobre 2023 comme «un acte de résistance évident». Il écope de quatre mois de prison avec sursis et de deux ans d’inéligibilité. En Belgique, Dieu merci ! il est encore permis de contextualiser les atrocités terroristes du “7 octobre” en les nommant pour ce qu’elles sont : des actes de résistance (face au déni de droit), de représailles (pour les massacres subis) et de vengeance (en écho au désespoir) – faute d’autres moyens – dans un contexte continué de destruction, d’oppression, d’arbitraire et d’abandon par les instances censées faire respecter le Droit. En Israël même d’ailleurs, l’apologie du terrorisme pose peu de problèmes. Le 25 février 1994, à Kyriat Arba (Hébron), Baruch Goldstein, un extrémiste “religieux”, mitraille et tue 29 fidèles musulmans en prière au Caveau des Patriarches” : un lieu saint pour les trois monothéismes. Il est finalement lui-même abattu. Aussitôt, un espace champêtre est aménagé, avec luminaires, sièges et matériel de prière destiné à celles et ceux qui viennent honorer la tombe du “saint”. Après 5 ans de débats, ce mausolée est néanmoins démantelé. Reste la tombe, devenue lieu de pèlerinage et de recueillement. Sur la pierre tombale, on peut lire : « Ici repose le saint, le docteur Baruch Kappel Goldstein. (…) Il a donné sa vie pour le peuple d’Israël, sa Torah et sa terre. “Innocent de ses mains et pur de cœur” (…) “Que le Seigneur venge son sang” (…) “Que sa mémoire sainte et juste soit bénie”». En Belgique, un tel appel à la haine serait aussitôt empêché et réprimé par la loi.

Une plaque commémorative a été dévoilée en juillet 2006 à l’extérieur de l’Hôtel King David à Jérusalem pour marquer le 60e anniversaire de l’attentat du 22 juillet 1946.
Fer de lance du Gouvernement Netanyahou, le Ministre de la Sécurité Nationale, Itamar Ben Gvir, est un admirateur de Goldstein dont il vénère la photo. Comme lui, il s’inscrit dans le sillage du rabbin et député ouvertement raciste Meir Kahane — mais d’autres sujets ne manquent d’étonner. On se souvient de l’attentat contre l’hôtel King David à Jérusalem mené par l’Irgoun (“L’Organisation”), le 22 juillet 1946, sous le commandement de Menahem Begin, futur Premier Ministre. Cette opération terroriste contre le secrétariat de l’administration britannique se solda par 91 morts – dont 17 Juifs palestiniens – et 46 blessés. Soixante ans plus tard, le 22 juillet 2006, Benjamin Netanyahou crut bon de célébrer l’anniversaire de ce haut-fait au “Centre Menahem Begin”. Scandalisée, l’ambassade britannique s’offusqua notamment du libellé d’une plaque commémorative (légèrement modifiée depuis lors) imputant aux Britanniques la responsabilité de ne pas avoir fait évacuer le bâtiment à temps. Cette querelle mise à part, nous avons probablement affaire au seul mémorial officiel d’un attentat meurtrier – au lieu même où il s’est produit – célébrant la mémoire des terroristes plutôt que de leurs victimes ! Ce rappel était nécessaire pour mettre en perspective la diabolisation du Hamas, au nom d’activités “terroristes” justifiant la totale éradication de ce corps étranger toxique, enfants y compris. Aux yeux de certains rabbins, ces derniers incarnent, en effet, de “futurs terroristes”. En mars 2024, le directeur d’une yeshiva de Jaffa, le rabbin Elyahou Mali, confirmait qu’il serait imprudent d’épargner les bébés de Gaza. En 1999, un ouvrage “religieux” prêchant dans ce sens – Torat Hamelech (La Torah du Roi ) – avait déjà créé quelques remous. Entendus par justice, ses auteurs – les rabbins Yitzak Shapira et Yosef Elitzur – n’avaient finalement encouru aucune condamnation. En Cisjordanie comme au Gouvernement de l’État lui-même, de tels personnages font désormais la loi. Le Hamas, pour sa part, demeure une organisation complexe à l’histoire aussi trouble et violente que le sort imposé aux Gazaouis. “Organisation terroriste” aux yeux de la plupart des États occidentaux, il s’incarne à la fois dans un parti politique et dans une milice qui incarne le plus fort de la résistance gazaouie. D’un côté, le Hamas a revu sa Charte en 2017, dans le sens d’une minimisation de son appartenance religieuse et d’une reconnaissance des frontières de 1967 au prix d’un “droit au retour” des réfugiés. Du pur mensonge selon Netanyahou. D’un autre côté, dans le discours israélien, le mot “Hamas” se trouve réduit à un stimulus conditionnel pavlovien dont la simple apparition semble justifier l’envoi “auto-défensif” d’un drone sur une tente remplie d’enfants. Soit dit en passant, le fait de pouvoir repérer un “terroriste” jusqu’au fond de sa tente perdue dans la multitude des autres, rend peu crédible que les services concernés n’aient “rien vu venir” avant le 7 octobre. Le fait est que Netanyahou refuse la mise en place d’une Commission d’Enquête Indépendante. Peut-être ses services ont-ils sous-estimé l’ampleur de l’attaque à venir, tout en y voyant un prétexte rêvé pour intervenir “une fois pour toutes” ? Le Hamas, de son côté, a manifestement surestimé la valeur que le Gouvernement Israélien accordait à ses otages.
Revenons au président Macron. Invité pour la deuxième fois au dîner annuel du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France (CRIF), le 20 février 2019, il n’hésite pas à déclarer : « Qui ne voit pas que l’antisémitisme se cache de plus en plus sous le masque de l’antisionisme ? L’antisionisme est une des formes modernes de l’antisémitisme. C’est pourquoi je confirme que la France mettra en œuvre la définition de l’antisémitisme adoptée par l’Alliance Internationale pour la mémoire de la Shoah. Il ne s’agit pas de modifier le Code Pénal. Il s’agit de préciser et raffermir les pratiques de nos magistrats ou de nos enseignants. ». Il est donc légitime de se demander dans quel sens va le “raffermissement” souhaité ? D’une part, il est peu contestable que de vieux antisémites (nombreux dans les partis d’Extrême-Droite) se servent du drapeau de l’antisionisme pour dissimuler l’étendard de leurs vieux fantasmes. D’autre part, la définition de l’antisémitisme adoptée, le 26 mai 2016, par les 31 Étatsmembres (35 actuellement) de l’“Alliance Internationale pour la Mémoire de l’Holocauste” (IHRA) semble irréprochable : «L’antisémitisme est une certaine perception des Juifs qui peut se manifester par une haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme visent des individus juifs ou non et/ou leurs biens, des institutions communautaires et des lieux de culte.» C’est lorsque cette définition se voit assortie d’exemples qui débordent de son cadre – alors qu’ils vont servir de guidelines pour les magistrats – qu’il convient de s’interroger. Par exemple, en suivant les exemples proposés, entreraient dans le catalogue des actes antisémites : le reproche fait aux citoyens juifs de servir davantage Israël ou les priorités supposées des Juifs à l’échelle mondiale que les intérêts de leur propre pays; le refus du droit à l’autodétermination des Juifs, en affirmant par exemple que l’existence de l’État d’Israël est le fruit d’une entreprise raciste; le traitement inégalitaire de l’État d’Israël, à qui l’on demande d’adopter des comportements qui ne sont ni attendus ni exigés de tout autre État démocratique; l’établissement de comparaisons entre la politique israélienne contemporaine et celle des nazis.
L’évolution du CRIF comme tel est en soi significative. Pluraliste après la guerre et dédié à la protection des Juifs de France, le Conseil Représentatif se recentrera progressivement sur la défense peu nuancée de la politique israélienne, et n’hésitera pas à s’associer aux attaques les plus virulentes contre ceux qui la mettent en question. Ainsi, en 2010, quand Pierre-André Taguieff (chercheur dans le domaine du racisme, proche de l’extrême-droite, habitué des publications du CRIF) s’en prend violemment à Stéphane Hessel (figure de référence des “Indignés”, membre de l’Union Juive pour la Paix, cofondateur du Tribunal Russell pour la Palestine, militant BDS de la première heure), le président du CRIF, Richard Prasquier (2007-2013), n’hésite pas à soutenir Taguieff sans réserve. Or, sur Facebook, ce dernier avait lancé un véritable appel au meurtre : «Quand un serpent venimeux est doté de bonne conscience, comme le nommé Hessel, il est compréhensible qu’on ait envie de lui écraser la tête.» Cet appel est resté impuni. Prasquier n’a pas hésité à attaquer encore Stéphane Hessel au moment de son décès (2013). L’actuel président du CRIF, Yonathan Arfi, n’hésite pas quant à lui à dénoncer la montée “des haines” favorisée par Dominique de Villepin (ex-Premier Ministre, gardien du Droit, devenu porte-parole des souffrances des Palestiniens), qualifié de «Mélenchon des beaux quartiers», ainsi que par Jean-Luc Mélenchon lui-même (président de RFI), «coupable d’hystérisation du débat public en réduisant Gaza à un slogan électoral». Habitué à la politique du “fait accompli sous le régime des deux poids deux mesures”, Arfi regrette que la justice ne réprime pas assez ce genre d’excès. En fait, s’agissant d’Israël, le CRIF s’est progressivement transformé en outil idéologique de disqualification des avocats du Droit. La mauvaise conscience “pétainiste” fait le reste. Aux dîners annuels du CRIF se presse un gotha politique du meilleur niveau : Président de la République et Premier Ministre au premier rang, ainsi que des représentants de diverses instances sociales, religieuses, et morales, Grand Maître du Grand Orient (GODF) y compris — à la stupéfaction de certaines loges.
Né de l’urgence, dans un enchevêtrement de traumatismes, d’évidences coloniales et de luttes pour la décolonisation, le sionisme peine à rebattre ses cartes et à accepter qu’il a rempli sa tâche en fondant un nouvel État — légitime dans le cadre du Droit International, mais inacceptable tant qu’il se refuse à en respecter le cadre et à réparer les torts infligés à ceux qu’il continue d’opprimer. Les camps de réfugiés de l’UNWRA (United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East) constituent d’ailleurs un rappel qu’il serait tentant d’effacer. Il est difficile, en effet, d’admettre que les victimes ont changé de camp. Tout comme il est douloureux de concevoir que, si “Israël a le droit de se défendre”, c’est d’abord contre lui-même. Faute de quoi, il ne reste plus qu’à feindre que les Palestiniens sont des nazis pour plaider la “légitime défense”… D’un autre côté, si le slogan vengeur “Du fleuve à la mer !” réagit d’abord à un déni de droit, c’est aussi une base de négociation pour autant qu’on renonce à des récits dignes de “l’argument du chaudron” : “Il n’y avait personne sur ces terres” ; d’ailleurs, c’est eux “qui ont décidé de partir” ; de toute façon, “ils avaient pris notre place”. En réalité, l’expression “Du fleuve à la mer !” est pertinente si l’on considère l’inexorable grignotage de la Palestine, de la Syrie et du Liban par l’État d’Israël depuis sa fondation, et la volonté affichée, chez les “religieux” et leurs camarades, de récupérer l’ensemble des territoires “donnés par Dieu”.
Aujourd’hui, il est devenu impossible de vendre de tels récits, ni de faire accroire qu’Israël se tient en première ligne du dit “choc des civilisations” (un fantasme de l’historien Samuel Huntington, 1996) pour excuser ses dérives destructrices – et autodestructrices – dans un mépris du Droit aiguillonné par Donald Trump et quelques autres. Notons que cette précision est capitale si l’on veut savoir où opère à ce jour le véritable antisémitisme : celui qui collabore objectivement à l’autodestruction diffuse de l’identité juive, sous prétexte d’autoprotection urgente du peuple israélien. Car non seulement les faits sont là, mais ils sont revendiqués par un gouvernement décomplexé, protégé de fait – c’est-à-dire encouragé – par beaucoup d’autres. Pas plus loin que le 15 août 2026, le Ministre de la Sécurité Nationale d’Israël a déclaré : «Je pense que des éliminations ciblées devraient être menées chaque nuit à Gaza. Éliminez-en 30 ou 40. Pas seulement ceux qui vous mettent actuellement en danger. Ce sont des gens qui ne devraient pas être en vie. Je leur fait déjà un compliment en les qualifiants d’être humains.» Goebbels n’aurait pas dit mieux. Heureusement, le Gouvernement Français n’est pas resté sans réagir. Son Ministre des Affaires Étrangères, Jean-Noël Barrot, a aussitôt rappelé que Ben Gvir était déjà “interdit de territoire” en France pour avoir fait maltraiter (agenouiller, menotter) des citoyens français de la flottille pour Gaza Global Sumud (2026). À lui seul, cet épisode constitue un parfait concentré de l’hypocrisie politique du Gouvernement Macron : sanctionner comme celles d’un psychopathe isolé, les récidives d’un artisan majeurs de la politique raciste et génocidaire du Gouvernement Israélien dans son ensemble.
Face à l’obstination des faits, on aura compris qu’il est malaisé à un défenseur épidermique d’Israël de trouver les arguments qui convainquent. Mais, faute de pouvoir répondre factuellement à un interlocuteur critique, il peut toujours tenter de délégitimer sa personne : — “Tu me parles de Gaza ? … Et les Rohingyas ! ? ” — “Mon gouvernement ne soutient pas la Junte Birmane !” — “Tu reviens avec Qybia ? (Sharon, crime de guerre, 1953). Et les Ouïghours ! ?”. On détourne ainsi le regard de l’amoncèlement des cadavres pour interroger les motivations troubles de celles et ceux qui tentent de nommer les choses : on dévoile leur “haine de soi” (s’ils sont juifs) ou leur “antisémitisme essentiel” — quelquefois insu d’eux-mêmes et d’autant plus pernicieux. C’est à ce niveau que les extensions abusives de la définition de l’antisémitisme par l’IHRA, ou l’instrumentalisation perverse de la loi sur l’“Apologie du Terrorisme”, sont de précieux outils. En effet, plus une personne bien médiatisée s’avère compétente, informée, sympathique – mais néanmoins critique des dérives d’Israël et peu réfutable – il importe de mettre à mal son image. C’est ce qui a été tenté avec Stéphane Hessel. C’est ce qui se joue avec Francesca Albanese. Rapporteuse Spéciale de l’ONU sur les territoires palestiniens occupés depuis 2022, elle prend son travail au sérieux, nomme ce qui se passe sans langue de bois, et soutient la CPI. Jean Noël Barrot (toujours lui) la traite donc de “militante politique” et réclame sa démission. Elle est bien sûr taxée d’antisémitisme. On lui attribue calomnieusement d’avoir déclaré Israël “ennemi commun de l’humanité”… Si la France est en première ligne, les États-Unis l’ont déjà sanctionnée. Edgar Morin (1921-2026), de son côté, était trop connu et trop apprécié, pour ne pas avoir été logé à la même enseigne. Né de parents judéo-espagnols de Salonique, il est né David Salomon Nahoum mais a choisi de garder le nom d’emprunt qu’il portait dans la résistance. Son œuvre est foisonnante et féconde, ses engagements multiples et généreux. Dans “La Rumeur d’Orléans” (1969), il démonte notamment certains rouages de l’imaginaire antisémite. Dans “Vidal et les siens” (1989), il évoque les origines judéo-espagnoles de ses parents et évoque avec beaucoup de tendresse la vie juive à Salonique. Cela n’empêche qu’en 2005 il se voit condamné – puis recondamné en appel – pour “Diffamation raciale et apologie d’actes de terrorisme”, suite à un article critique envers Israël publié dans Le Monde, en 2002, et cosigné par Danielle Sallenave et Sami Naïr. La manœuvre d’intimidation semblait avoir réussi, mais la Cour de Cassation finit par annuler définitivement le jugement en 2006.
Un autre cas célèbre est celui de Charles Enderlin. Franco-israélien, ce professionnel respecté était notamment correspondant à Jérusalem de la chaîne de télévision “Antenne 2” (devenue “France 2”). En 2000, il diffuse les images de la mort d’un enfant de 12 ans, Mohammed al-Dura, abattu par un tir israélien à Gaza, alors qu’il était blotti contre son père, recroquevillé lui-même contre un mur. L’armée israélienne présente ses excuses puis se rétracte. L’émotion, causée par le meurtre d’un seul enfant, secoue fortement l’opinion et fait le tour du monde. Les sensibilités néanmoins sont instables. À ce jour (fin août 2026), plus de 22700 enfants ont été tués à Gaza depuis le blocus de 2007 dans la plus totale indifférence de l’Union Européenne, alors que son “Accord d’Association” avec Israël est soumis – redisons-le – à un total respect des Droits Humains. En 2004, Enderlin est accusé d’avoir diffusé un reportage “truqué” : une pure mise-en-scène. Diffamé, harcelé, menacé de mort, forcé de déménager pour se protéger, il porte plainte et n’obtient réparation qu’en 2013 (Cour d’Appel de Paris) de même que France Télévision.
Rima Hassan enfin, est une jeune Française d’origine palestinienne. Née dans un camp de réfugiés en Syrie, diplômée en droit international, membre de LFI (La France Insoumise), elle est devenue députée européenne et milite pour que justice soit rendue aux Palestiniens. Son dynamisme et son franc-parler la rendent populaire auprès des jeunes : en juillet 2025, les étudiants en Droit de dernière année de l’Université Libre de Bruxelles (ULB) baptisent leur promotion “Rima Hassan” — un choix validé par le rectorat. Mais cette popularité n’est pas sans conséquences : Rima Hassan est l’objet d’un harcèlement dont l’instrumentalisation de la loi sur l’“Apologie du Terrorisme” reste l’outil privilégié. En avril 2026, 6 enquêtes la concernant restaient en cours alors que 16 autres avaient été classées sans suite. Il s’agit surtout de plaintes déposées par des associations pro-israéliennes mais il y en a d’autres. En février 2025, le Ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, effectue d’autorité un signalement au Parquet. Lors d’une interview sur Sud Radio, Rima Hassan, en effet, avait invoqué une “action légitime” du Hamas tout en dénonçant la nature des crimes commis. Autrement dit, un acte en soi répréhensible, peut s’inscrire dans une logique de “résistance”, en soi légitime. Rien d’étonnant. Dans un système donné, un même élément peut avoir un sens différent selon la place fonctionnelle qu’il occupe à tel ou tel moment. Par exemple, un même joueur, sur le terrain, n’est plus “le même” selon qu’il occupe la place de gardien-de but ou de centre-avant. C’est l‘abc du structuralisme. À incision égale, autrement dit, celle du chirurgien et de l’assassin ne sont pas comparables. Or, dans le discours israélien, c’est forcément l’“autre” qui est l’agresseur, et “moi” la victime. Il y a peu de gradient. Dans le sillage de traumatismes transgénérationnels, il s’agit d’un réglage par défaut. Hotel King David mis à part, laisser entendre qu’un acte terroriste soit en réalité un fait de résistance pourrait ébranler un système qui participe moins de la mauvaise foi que de la protection par le déni. Il apparaît donc prudent de scruter l’opinion partagée par Rima Hassan sous l’angle de “l’apologie du terrorisme”. Bruno Retailleau s’y emploie.
Un an plus tard, en mars 2026, Rima Hassan évoque brièvement, sur “X”, une phrase de Kōzō Okamoto — un des terroristes de l’attentat meurtrier à l’aéroport israélien de Lod en 1972 (26 victimes). Membre de l’“Armée Rouge” japonaise, proche du “Front Populaire de Libération de la Palestine” (FPLP), il avait revendiqué son acte en le contextualisant : « J’ai consacré ma jeunesse à la cause palestinienne. Tant qu’il y aura oppression, la résistance ne sera pas seulement un droit, mais un devoir ». Son acte de violence, autrement dit, est pour lui une façon de résister. Cette fois, le second signalement de Rima Hassan au Procureur de la République, par le ministre Retailleau, débouche sur une garde-à-vue et un renvoi devant le tribunal correctionnel pour “apologie du terrorisme”. Plus précisément pour “apologie publique de crime ou délit” et “provocation publique et directe non suivie d’effet à commettre un crime ou un délit ”. On profite de cette manœuvre d’intimidation pour fouiller son sac. On croit y trouver de la drogue. Fausse piste. Pour rappel, la militante américaine Angela Davis, activiste du mouvement pour les “droits civiques” et ensuite membre du Tribunal Russell pour la Palestine, avait elle-même été considérée comme “terroriste”. Comme on sait, c’est le sort de la plupart des résistants dans les pays occupés.
Les éléments rassemblés nous permettent d’identifier quelques choix politiques très clairs par-delà les turbulences médiatiques. Tout d’abord, plutôt que de tenter de modifier la donne au Proche-Orient en exécutant ses obligations internationales, via l’arrestation d’un personnage accusé par la CPI de Crimes contre l’Humanité, le président Macron a préféré démanteler le Droit International et harceler judiciairement une militante française d’origine palestinienne, sous prétexte d’une phrase hors-contexte aperçue sur son site internet. Ensuite, déjà grand pourvoyeur d’armes contre les Palestiniens et défenseur inconditionnel d’Israël, le Chancelier Merz, sous prétexte d’expier la destruction du monde juif sous le nazisme, n’hésite pas à collaborer à l’autodestruction actuelle d’un monde israélien écartelé entre folie meurtrière et déni. Il incite en fait l’“État-Nation du Peuple Juif” à agir hors-la-loi. De plus, son comparse belge, le Premier Ministre De Wever, choisit d’aller parader à Essen, au concert d’un chef d’orchestre israélien évincé d’un festival flamand, plutôt que d’assister, par exemple, aux obsèques d’Ahmad Marouf Zeid : un bébé en détresse mort en Cisjordanie, le 5 juillet 2026, après que des soldats aient tiré des gaz lacrymogènes contre les habitants qui tentaient de franchir un barrage pour lui faire atteindre l’hôpital. Enfin, le 20 août 2026, le Ministre des Affaires Étrangères de Belgique, Maxime Prévot, condamne sur “X” un projet immobilier israélien destiné à couper en deux la Cisjordanie occupée, tout en rappelant – pour faire bonne mesure – qu’il continuera à lutter contre le Hamas. Cette rhétorique de l’équidistance va de pair avec quelques demandes de comptes à Israël qui ne débouchent jamais que sur des mesures infinitésimales (poignée de colons interdits de séjour ; paniers de fruits et légumes prohibés), alors que nous sommes confrontés à la progression d’une dynamique génocidaire. Tout est pratiquement mis en place, on le sait, pour que Gaza demeure invivable et que les Palestiniens disparaissent de Cisjordanie. Les chiffres de l’ONU – arrêtés au 31 juillet 2026 – sont sans appel : environ 1259 tués et 4148 blessés à Gaza, environ 115 tués et 2450 blessés en Cisjordanie occupée et à Jérusalem-Est, depuis le “cessez-le-feu” du 10 octobre 2025.
L’Union Européenne dispose de leviers simples et puissants face au viol répété du Traité d’Association : 30% des exportations israéliennes – exemptées de droits de douanes – lui sont destinées, les Israéliens peuvent librement circuler dans l’espace Schengen sans visa. Elle préfère néanmoins éviter une crise interne plutôt que d’en faire usage. La Belgique en conclut qu’un génocide en cours ne mérite pas une rupture de relations diplomatiques, ni même l’annulation d’un concert. À l’inverse, dans la courte histoire de l’État d’Israël, surgit un personnage admirable, héritier des prophètes bibliques. Yeshayahou Leibovitz(1909-1994) fait entendre qu’on peut être à la fois israélien, juif, sioniste, religieux, et prier Dieu pour être libéré des territoires occupés et de la corruption engendrée par la colonisation. De son côté, une ONG comme B’Tselem ( “À l’image de”, Genèse, Bereshit, I, 27 ) maintient le cap des Droits Humains, bien que dénoncée comme “traître à la patrie” par Netanyahou (2016). Dieu quant à lui n’a pas varié : « La terre m’appartient, vous n’êtes pour moi que des étrangers et des hôtes» (Lévitique, Wayiqra, XXV, 23). Héritiers obscurs de la “Solution Finale”, ceux qui écument la Cisjordanie, la haine au cœur, le corps recouvert de prières, n’en ont jamais entendu parlé.
Francis Martens 25 août 2026
Francis Martens est psychologue (Université de Louvain), anthropologue (Université de Montréal) et psychanalyste (École Belge de Psychanalyse).
- Développement de ce thème : https://www.lalibre.be/debats/opinions/2007/11/14/bart-de-wever-le-negationnisme-tempere-OP64DA253NDDDGLSMZSYAOGK3Q/ et https://www.lalibre.be/debats/opinions/2007/11/07/les-excuses-de-bart-de-wever-2EOUHHNFNFFW5PBDPRP74SWI2M/[↩]
- - Dynamique anthropologique de l’antisémitisme : https://www.academia.edu/55400369/X%C3%A9nophobie_et_intrusion_l_effet_Remus
– Pratique systématique de la torture à l’encontre des Palestiniens : autorisée par la Cour Suprême en 1987, modulée en 1999, mais restée constante jusqu’à ce jour : https://fr.wikipedia.org/wiki/Torture_isra%C3%A9lienne_dans_les_territoires_occup%C3%A9es
– https://www.ohchr.org/fr/meeting-summaries/2025/11/experts-committee-against-torture-commend-israels-initiative-frontline[↩]